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COMMENT VOULONS-NOUS TERMINER NOTRE VIE - Par Serge Monnier

Rencontre diocésaine sur les questions de bioéthique

mardi 5 juin 2018, par AG

Rencontre diocésaine sur les questions de bioéthique Maison diocésaine La Providence, le samedi 26 mai 2018.

COMMENT VOULONS-NOUS TERMINER NOTRE VIE ?

par Serge Monnier

L’homme, ce vivant mortel, dont la fin se présente avant la fin.

Comme pour tout être vivant, la vie de l’homme a une fin. Mais pour l’homme, cette fin est là, présente avant la fin. En effet conscient d’« ex-ister », l’homme est avant tout tourné vers le futur, vers des possibilités multiples, en fonction desquelles il accorde attention et intérêt aux réalités qui se présentent à lui. Mais à l’horizon de toutes ces possibilités, il en est une fondamentale, qui s’impose à nous comme si le mot « fin » s’inscrivait déjà en filigrane sur l’écran tout au long de la projection du film de notre vie, c’est pour chacun de nous, selon la formule de Martin Heidegger, « la possibilité de l’impossibilité de toutes nos possibilités ». A chaque instant il est possible que tous nos possibles (réussir un examen, exercer une profession, se marier, avoir des enfants, faire un voyage...) deviennent radicalement impossibles, parce que nous serons morts. Cette possibilité n’est pas qu’une éventualité, puisque nous sommes certains qu’elle se réalisera, tôt ou tard ; elle est d’ailleurs la plus proche de toutes nos possibilités, elle ne nécessite aucun détour, aucune préparation, aucune attente, puisqu’elle peut surgir inopinément à tout moment, à n’importe quel âge. Elle est aussi notre possibilité la plus « propre », celle qui nous appartient en propre, puisque nous ne pouvons pas en être dispensés, nous sommes « in-dispensables » d’avoir à mourir. Et le prisonnier sauvé par le sacrifice du Père Maximlien Kölbe, n’a pas été dispensé d’avoir lui-même à mourir, pour son propre compte. Enfin cette possibilité est une condition de possibilité de notre liberté. Car si être libre c’est se déterminer soi-même, par ses actes, une vie immortelle serait interminable, et elle serait donc indéterminable, puisque la somme algébrique du bien et du mal, ne pourrait jamais être arrêtée. Notre mort est ce qui nous consacre définitivement dans l’orientation fondamentale que nous choisissons et fixe ainsi la valeur même de notre existence. C’est cette vérité majeure que soulignent les théologiens avec la doctrine du « jugement particulier », et que Jean-Paul Sartre laïcise lorsqu’il fait dire aux protagonistes de Huis clos : « Nous sommes tombés dans le domaine public ».

« Le remède du vulgaire c’est de n’y penser pas » (Montaigne) : le « divertissement » (Pascal).

Alors, faut-il penser à la mort, s’en préoccuper, s’y préparer ? Pour beaucoup il vaut mieux s’en détourner en se jetant à corps perdu dans les activités de toutes sortes et les plaisirs que la vie peut nous offrir : oubliant le sens du « Connais-toi toi-même » qui, pour le pèlerin d’Apollon à Delphes, signifiait « n’oublie pas que tu n’es qu’un mortel », « ne te prends pas pour un dieu immortel », beaucoup préfèrent se « di-vertir », au sens du « di-vertissement » pascalien, c’est-à-dire se détourner de la considération de leur condition mortelle. Et beaucoup s’excusent en prétextant l’ignorance commune : pourquoi penser à la mort, puisque nous sommes incapables de penser la mort en vérité, de la connaître pour ce qu’elle est : n’est-ce qu’un passage vers une autre vie, ou bien une fin absolue et définitive ? Ne vaudrait-il pas mieux se contenter de mettre sur un pied d’égalité « celui qui croyait au ciel, et celui qui n’y croyait pas », selon les paroles d’Aragon ? En ajoutant : « A chacun sa vérité ». Mais la symétrie est ici un faux semblant. Et une reprise simplifiée du fameux « pari de Pascal » nous le fait aisément comprendre. En disant qu’il y a ou qu’il n’y a pas de vie après la mort, nul ne prétend que les deux affirmations soient vraies ; chacun espère bien être confirmé le moment venu dans sa prise de position. Or le risque n’est pas du tout le même : celui qui nie la vie après la mort, a peut-être raison, mais il ne le saura jamais, car s’il n’y a vraiment rien après, il n’existera plus pour s’en rendre compte ; par contre s’il est dans l’erreur, alors il ne pourra que constater son erreur et il devra assumer les conséquences de ses actes. De l’autre côté, celui qui croit à l’au-delà est peut-être dans l’erreur, mais si tel est le cas, il ne le saura jamais : il ne court aucun risque d’être déçu, mais il garde toutes ses chances d’être conforté et rassuré, si tant est qu’il a bien vécu en servant les valeurs d’amour du prochain.

Une inversion de la focalisation : l’après et l’avant la mort.

Étant admis que nous ne pouvons pas ne pas mourir, reste à déterminer comment nous pouvons souhaiter mourir. Il y a un demi siècle, ceux qui croyaient en l’au-delà souhaitaient et demandaient dans leurs prières « une bonne mort », c’est-à-dire de mourir « en état de grâce » en demeurant conscients assez longtemps pour pouvoir pleinement vivre ce grand passage vers la vie définitive, et accéder au bonheur, en minimisant les douleurs de l’expiation. Mais pour ceux qui n’attendaient rien d’un au-delà tenu pour irréel, la préoccupation principale était d’éviter de souffrir avant la mort. Selon une formule parfois entendue, « il a eu de la chance, il ne s’est pas vu partir ». Disparaître en douceur, passer à la trappe à son insu, serait ainsi l’alpha et l’oméga du « savoir mourir ». Or l’enseignement religieux sur les « fins dernières » ayant tendance à se faire discret, bien des croyants rejoignent l’attitude des incroyants dans leur définition de la « bonne mort » : mourir sans souffrir, en évitant trop de tracas à ceux qui restent. Mais de façon paradoxale, simultanément ils sont toujours plus nombreux, semble-t-il, ceux qui ne veulent pas que leur mort soit une interruption escamotée de la vie, mais au contraire un acte de vie librement voulu. Ils revendiquent souvent haut et fort leur droit à programmer en toute indépendance leur propre disparition, et aussi le devoir de leur entourage et de la société tout entière de les aider dans l’accomplissement de leur volonté. Serait-ce là l’accès à une liberté que nul ne pourrait légitimement leur refuser ?

C’est la peur de souffrir plus que la crainte de mourir qui est mise au premier plan. Mais s’il paraît légitime de chercher à atténuer au maximum les souffrances d’un patient, même en courant le risque de rapprocher l’issue fatale, il faut refuser la solution d’utiliser la mort comme moyen, car cela revient à faire d’une durée de vie humaine une « variable d’ajustement » dont la valeur et la dignité ne sont plus respectées.

Être considéré comme un insigne et non pas comme un vestige.

Il n’y a pas que la souffrance dite physique ; la souffrance psychique ou morale doit aussi être prise en compte. Il s’agit de savoir comment la personne humaine est considérée lorsque l’outrage des ans accentue son œuvre. Est-elle traitée comme un vestige ou comme un insigne ? Expliquons-nous.

Emmanuel Kant distinguait ce qui a un prix et ce qui a une dignité. Ce qui a une dignité est supérieur à tout prix et contient en soi une valeur intrinsèque qui en fait une fin en soi, comme la fidélité à ses promesses, ou la bienveillance par principe. Aussi, est-ce« la moralité, ainsi que l’humanité en tant qu’elle est capable de moralité » qui seule a de la dignité. Cette dignité de la personne humaine fonde l’obligation de ne la traiter jamais seulement comme un moyen – ou comme un obstacle -, mais aussi toujours comme une « fin » qui mérite d’être voulue pour elle-même, quoi qu’il en coûte. Il n’est pas nécessaire que la moralité soit « en acte » pour que la personne ait cette dignité de « fin en soi ». Il suffit qu’il y ait possibilité réelle. Cela vaut donc pour tout homme, même pour celui qui n’agit pas aujourd’hui moralement. Cela vaut aussi pour l’enfant qui a vocation à agir moralement. Mais qu’en est-il de la personne âgée dépendante ? N’ayant plus suffisamment conscience pour pouvoir se déterminer à vouloir de façon désintéressée, c’est-à-dire tout à la fois agir moralement et être libre, n’aurait-elle pas perdu sa dignité ? Faudrait-il la traiter comme la simple trace d’une grandeur disparue ? Seul un regard externe et rétrospectif lui accorderait encore une valeur ne correspondant plus à aucune réalité présente. A moins que l’aspect présent de cette personne ne soit, plutôt qu’un vestige, un insigne : la marque extérieure et distinctive d’une dignité. Le fondement de nos obligations envers elle ne serait pas le rappel nécessairement imparfait d’un passé aboli, mais la présence toujours actuelle, bien qu’incomplètement et imparfaitement manifestée, d’une réalité personnelle intégrale. Ce sont les imperfections du corps qui limitent l’actualisation des fonctions psychiques supérieures. Mais, en tant qu’âme, la personne ne s’est pas perdu, elle ne s’est ni effondrée ni évaporée : car plutôt que comme piédestal ou réceptacle, le corps peut être pensé en tant que récepteur, comme un poste de radio. Ecoutant une émission radiophonique, un auditeur naïf pourrait croire que l’origine des sons réside dans une partie du poste, comme sur la bande magnétique d’un magnétophone. Mais dans le récepteur radio, le circuit électronique ne sert qu’à capter les ondes et à rendre présent, ici et maintenant, le concert exécuté ailleurs. Si le poste est plus ou moins usé ou détérioré, certains sons seront peut-être déformés, ou même supprimés. Il demeure que le peu que vous entendez provient d’une émission intégrale dont la richesse propre n’est pas diminuée. Et malgré les imperfections et l’inconfort de la réception, votre passion de mélomane vous fait aimer et respecter cette présence imparfaite mais actuelle du chef d’oeuvre symphonique. Dans sa réalité charnelle, la personne âgée dépendante n’est pas un vestige ; elle est un insigne qui, bien qu’usé et malmené par le temps, demeure la marque extérieure et distinctive d’une dignité personnelle que nous devons respecter et aimer. Soucieux de ne subir aucune maltraitance, chacun de nous ne peut que souhaiter terminer sa vie en étant entouré de personnes, qui loin de lui donner la mort, l’accompagnent jusqu’au moment de la mort en sachant attendre et entendre jusqu’aux derniers balbutiements une réalité personnelle intégralement présente malgré l’imperfection de ses manifestations.

Savoir attendre la mort, sans peur et sans reproche.

Outre cette volonté de terminer sa vie en étant considéré non pas comme un vestige, mais comme un insigne indissociable d’une authentique dignité personnelle, chacun de nous peut aussi vouloir partir « sans reproche ». C’est-à-dire de ne pas se voir reprocher par qui que ce soit, y compris par soi-même, d’avoir vécu un peu trop longtemps. Si la liberté de fixer soi-même l’heure de sa mort est accordée à chacun, et que les autres ont le devoir de l’aider à parvenir à sa fin, chacun devient responsable de cette durée de vie, et dès lors il peut se voir reprocher une obstination insensée. Ne serait-ce pas insensé ou pur égoïsme que de vouloir à tout prix – à n’importe quel prix ? – prolonger sa vie, alors qu’il serait si simple de disparaître et d’épargner bien du tracas aux autres et à la société ? Pourquoi le cours d’éducation civique ne présenterait pas comme citoyen vraiment responsable celui qui décide de terminer sa vie afin d’épargner une charge coûteuse pour la collectivité ? Ne serait-ce pas un moyen honorable et terriblement efficace de ne plus creuser « le trou de la Sécurité sociale » ? Les compagnies d’assurance et autres mutuelles ne manqueraient pas de prévoir sur ce point des clauses avantageuses pour leur équilibre financier. Les proches parents qu’une tendre affection unit au malade en fin de vie n’oseraient sans doute pas lui faire comprendre combien une moindre obstination à vivre encore un peu plus pourrait atténuer des difficultés et faciliter la résolution de certains problèmes. Mais la grand-mère affaiblie ou le grand oncle incurable en viendraient sans doute d’eux-mêmes à ne pas vouloir compliquer plus longtemps la vie de ceux qu’ils aiment, et ils se reprocheraient à eux-mêmes cette obstination insensée. Ce reproche, d’où qu’il vienne, ne peut être absolument écarté que si la liberté d’abréger, si peu que ce soit, sa durée de vie n’est pas accordée par la législation. Faire miroiter un acte de liberté qui permettrait de vivre personnellement sa mort, c’est dispenser un cadeau empoisonné qui, la banalisation aidant, introduira chez celui dont la fin approche et chez ses proches, les reproches et les remords. La société anonyme y trouvera peut-être son compte, mais les liens les plus sacrés de la piété filiale et de l’affection fraternelle, s’en trouveront fatalement viciés. Pour éviter cette issue, il faut refuser qu’une durée de vie humaine, si minime soit-elle, si insignifiante en termes de performances ou d’apparences, puisse être utilisée comme « variable d’ajustement ».

Voici ce que nous pouvons, ce que nous devons, souhaiter :

  • approcher de la mort en ayant vécu en êtres humains lucides et responsables, conscients d’avoir à mourir un jour, soucieux de connaître quelle est notre destinée, et nous sachant libres jusqu’au dernier instant de donner à notre existence un sens qui nous survivra,
  • approcher de la mort en étant toujours considérés par ceux qui nous entourent non comme des vestiges plus ou moins encombrants, mais comme de véritables insignes dont la dignité ne souffre aucun affaiblissement, et en acceptant – et même en demandant - que nous soit refusé le droit de précipiter notre départ, parce que cet interdit peut seul garantir que la durée de notre vie ne sera jamais, pour personne, et pas même pour nous-mêmes, une « variable d’ajustement » assujettie à quelque utilité économique ou affective.

Attendre ainsi de terminer notre vie, « sans peur et sans reproche » - sans la peur d’aucun reproche -, ne serait-ce pas la meilleure façon de mourir en paix, de connaître une « bonne mort » ?

Serge Monnier

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