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Interventions de Mgr Luc Crepy, évêque du Puy-en-Velay

Rencontre diocésaine sur les questions de bioéthique

mardi 5 juin 2018, par AG

Rencontre diocésaine sur les questions de bioéthique Maison diocésaine La Providence, le samedi 26 mai 2018

Introduction à la rencontre

Quel monde voulons-nous pour demain ? Telle est la question posée par les États généraux de la bioéthique ouverts en janvier dernier. Cette question va bien au-delà de ce thème, et se pose avec sans doute beaucoup plus d’insistance et de pertinence que dans le passé, car l’humanité possède aujourd’hui par les sciences et les techniques, mais aussi par son mode de développement socio-économique, la capacité de modifier profondément – et parfois définitivement – l’avenir des générations futures. L’appel du pape François sur l’avenir de la planète rejoint les questions que pose la réflexion sur la bioéthique. La question morale commence avec notre responsabilité vis-à-vis d’autrui. Rappelons-nous le dialogue entre Dieu et Caïn tout au début de la Bible : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » et sa réponse « Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? » (cf. Gn 4, 9-10). Nous ne pouvons pas envisager le présent sans prendre en compte l’avenir, nous sommes responsables du chemin d’humanisation que doit sans cesse tracer notre monde : ainsi, dans la réflexion éthique, l’affirmation de la dignité de la personne et la prise en compte de la souffrance humaine dans la complexité des situations, invitent à la question suivante : « Que devons-nous faire pour être plus humain ? »

Les projets de lois de bioéthique touchent des domaines fondamentaux de la vie des personnes et de la vie en société. Les enjeux sont graves mais aussi complexes et il est immoral de les simplifier. Il nous faut accepter le travail, souvent lourd et fastidieux, d’une bonne connaissance de ces projets ; la patience de la réflexion et du dialogue ; parfois aussi l’incompréhension et la difficulté d’être écouté ou compris.

Ainsi est-il important, dans notre diocèse et plus largement, que nous puissions réfléchir et débattre de ces graves questions, entre nous et dans le dialogue avec d’autres qui ne partagent pas nos convictions, afin d’éclairer notre consciences et notre jugement. « Par définition, nous entrons dans le débat de société par le dialogue. La loi sera ce qu’elle sera dans le pays démocratique qui est le nôtre. Ce n’est pas pour cela que la mission de l’Église catholique ne continue pas à être fondamentale car, pour citer la Lettre à Diognète, elle est « l’âme dans le corps ». Ce n’est pas parce que la loi est ce qu’elle sera que tout est fini mais qu’au contraire, l’âme doit pouvoir irriguer le corps. Le témoignage des catholiques qui sont engagés en politique, dans le droit, dans la médecine, dans l’accompagnement, etc., est d’autant plus nécessaire que peut-être la loi ne serait pas celle que nous estimons la plus juste. Si la loi n’est pas celle que nous pensons être juste, cela n’empêche pas que notre mission continue. 1 »

L’Église catholique, à travers la Conférence des évêques de France, est entrée dans le débat, a invité les catholiques à participer aux États généraux de la bioéthique. Un certain nombre d’évêques ont été auditionnés par les structures gouvernementales en charge de ces projets de lois. Dans notre diocèse, nous avons essayé de rendre accessible à tous – sur le site du diocèse – les fiches pratiques rédigées sur les grands thèmes des lois par la C.E.F. Certaines paroisses ont organisé des rencontres sur tel ou tel thème. Nous avons aussi choisi d’organiser cette rencontre diocésaine du 26 mai afin d’apporter – modestement mais sûrement – des éléments de réflexion et de discernement aux participants.

Notre démarche, ce matin, n’a pas pour ambition de traiter toutes les questions qui se posent dans les lois de bioéthiques, mais d’essayer ensemble de réfléchir sur les grands enjeux de ces lois. Il s’agit bien de réfléchir, et nous y serons aidés à la fois par des philosophes mais aussi par, des praticiens confrontés dans leur quotidien à ces questions souvent douloureuses et complexes de la bioéthique. Notre rencontre laissera une large part au dialogue entre les intervenants et les participants à la rencontre.

Conclusion de la rencontre : Quel monde voulons-nous pour demain ?

Dans cette brève conclusion, je voudrai juste souligner les grands principes qui sont en jeu pour une réflexion chrétienne en éthique et qu’il nous faut garder en mémoire pour nous-mêmes et dans le dialogue avec les autres.

La parole de L’Église dans les débats de société

Notre société de plus en plus sécularisée est marquée par la pluralité des opinions tant philosophiques que religieuses, mais aussi par l’émergence forte d’autres courants religieux comme l’Islam. Par ailleurs, dans notre société où la place de l’Eglise et des références chrétiennes s’estompent, les chrétiens sont amenés à s’interroger sans doute plus aujourd’hui qu’hier sur ce qui fait l’originalité de leur foi, de leur pratique, de leur agir. Dans le domaine de la morale, il en est de même avec la question qui affleure souvent sur les lèvres de beaucoup : est-ce qu’il y a une manière chrétienne d’agir ? Dit autrement, est-ce que les chrétiens ont une morale différente des autres ? Si oui laquelle ? Si non, alors à quoi cela sert-il d’être chrétien ? Ajoutons, comme le notent les évêques dans leur réflexion sur la situation actuelle de L’Église en France, qu’un certain nombre de chrétiens viennent « à se demander s’il est opportun, voire fondamental pour le sens même de la foi, de lier la proposition de la foi à une éthique » : ne devrait-on pas se centrer sur le cœur de la foi et un certain témoignage de vie, la morale étant laissée à l’appréciation de la conscience de chacun et devenant en quelque sorte périphérique ?

Notre réflexion présente au moins deux enjeux importants : enjeu ad extra à la fois la place et la crédibilité d’une parole d’Église aujourd’hui dans le domaine éthique et enjeu ad intra dans la compréhension que les chrétiens – catholiques – ont eux-mêmes de l’articulation entre foi et morale (éthique). Il s’agit donc d’essayer de comprendre s’il y a une morale particulière pour les chrétiens ou dit autrement s’il y a une spécificité chrétienne de la vie morale (plutôt qu’une spécificité de la morale chrétienne). Comment définir cette spécificité chrétienne de la morale ? Tient-elle à des normes particulières ? On assiste à deux points de vue. Certains pensent que non et affirment que le contenu des normes de la morale chrétienne n’a rien d’original et que celles-ci peuvent être partagées par tous. D’autres, au contraire, notent qu’en particulier dans l’Évangile, apparaissent des préceptes nouveaux (ou rares) comme l’amour des ennemis, le pardon gratuit, le don de soi jusqu’à la mort. En fait, aucune de ces deux positions n’est satisfaisante. De plus, ces questions en entraînent d’autres : est-ce qu’une personne qui n’est pas chrétienne est capable d’avoir une bonne vie morale ? Ou dit autrement, est-ce qu’en dehors de la Révélation chrétienne - judéo-chrétienne - , tout homme peut trouver ce qui est bien, ce qui est bon, ce qui est beau ? Allons jusqu’au bout, est-ce que tout homme qui n’a pas entendu parler du Christ peut être compté parmi les justes qui partageront définitivement la gloire de Dieu ? Les exigences éthiques du christianisme sont-elles accessibles à tous ou seulement aux chrétiens ?

A. Les trois dimensions de la morale

Pour mettre en œuvre un agir humain dans une dimension éthique, il faut prendre en compte les trois dimensions constitutives de la morale :

- la dimension universelle : elle traduit l’universalité de la nature humaine dans sa capacité de trouver par sa raison ce qui est bien et d’exercer sa liberté d’homme ou de femme. Elle met en œuvre des principes formels c’est-à-dire qui n’ont pas de contenu précis : « aime ton prochain comme toi-même » ou « fais à l’autre ce que tu voudrais qu’il fasse pour toi ». Cette dimension nous pousse à prendre en considération des aspects plus larges que ceux de notre propre culture ou des modes du temps présent. C’est la dimension prophétique de la morale.

La loi naturelle implique l’affirmation de l’universalité de l’homme avec un certain nombre d’invariants. Elle prend au sérieux la place de l’intelligence humaine et son autonomie dans la réflexion morale et, théologiquement, rend compte de la possibilité d’un salut pour les non-chrétiens (cf. Mt 25). Elle permet ainsi un dialogue dans une société sécularisée sur les questions d’éthique. Elle signifie qu’il n’y a pas opposition entre les commandements de Dieu et l’intelligence de l’homme. Elle permet d’affirmer la liberté de l’homme qui s’exerce dans sa conscience morale.

- la dimension particulière : elle prend en compte tout ce qui nous constitue au travers d’une culture, d’un peuple, d’une histoire, d’une mentalité. Elle s’inscrit dans l’expérience de ceux qui nous précèdent, dans les normes et les lois qui sont élaborées par une société donnée et qui traduisent la manière habituelle d’humaniser tout être humain. C’est la dimension sapientielle de la morale.

- la dimension singulière : c’est notre dimension personnelle, individuelle, avec tout ce qui nous constitue. C’est le lieu d’exercice de notre liberté et de notre conscience. C’est le lieu des décisions, des choix, de l’action. C’est la dimension politique de la morale.

Toute réflexion morale doit prendre en compte ces trois dimensions qui souvent entrent en tension. Chacune d’entre elles interroge les deux autres.

B. la spécificité de la morale chrétienne

Comment définir la spécificité de la morale chrétienne ? Tient-elle à des normes particulières ? Les chrétiens ont-ils une morale à eux ? Certains pensent que non et affirment que le contenu des normes de la morale chrétienne n’a rien d’original et que celles-ci peuvent être partagées par tous. D’autres, au contraire, notent qu’en particulier dans l’Évangile, apparaissent des préceptes nouveaux (ou rares) comme l’amour des ennemis, le pardon gratuit, le don de soi jusqu’à la mort. En fait, aucune de ces deux positions n’est satisfaisante, il faut poser le problème autrement.

Pour résoudre ce débat, les théologiens utilisent la formule suivante : « l’autonomie de la morale n’exclut pas la théonomie de l’agir » (cf. le théologien moraliste Xavier Thévenot 2). Dit autrement, si chacun peut trouver par lui-même ce qui est bien - moral - pour lui et pour les autres, il trouve en Dieu la règle de son agir.

De fait le christianisme affirme qu’il y a une autonomie de la morale humaine grâce à la raison par laquelle chacun peut discerner ce qui est bon, bien et beau. Pour leur part, les chrétiens reconnaissent que cette capacité à discerner le bien par la raison est un don de Dieu mis au cœur de chaque homme. Pour eux, donner sens à leur vie repose sur la conviction que toute leur existence est orientée par et vers Dieu, un Dieu dont ils se savent aimés. La morale « ne tombe pas du ciel » mais le chrétien va formuler des normes, des valeurs à l’écoute de la Parole de Dieu.

L’originalité de la morale chrétienne n’est pas d’abord dans le contenu des normes. La foi chrétienne ne crée pas un champ éthique particulier mais elle joue un rôle important dans le discernement de choix possibles, de valeurs, d’orientations de vie et de société partagés avec d’autres.

Au centre de la foi chrétienne, il y a la rencontre avec le Christ. Cette rencontre avec Quelqu’un qui m’aime et que j’aime me transforme de l’intérieur. Ainsi, au centre de la morale chrétienne, il y a « Aimez-vous comme je vous ai aimés ». Au contact du Ressuscité (prière, liturgie, rencontre du pauvre, vie en Église, eucharistie, sacrements,...) le « comme Jésus » devient peu à peu structurant dans ma manière de vivre et de construire un agir éthique.

Enfin, rappelons que la foi chrétienne - croire - se conjugue avec deux autres verbes : aimer qui conduit à la dimension de la gratuité et du pardon ; espérer qui écrit un sens dès aujourd’hui dans notre histoire, dans l’histoire de l’humanité. Ensemble, ces trois verbes traduisent la dynamique de celui ou celle qui marche à la suite du Christ et qui veut conformer sa vie au commandement de l’amour.

C. Éclairer sa conscience

Le concile Vatican II dira que la conscience est le sanctuaire le plus intime où l’homme est seul avec Dieu. La conscience est une instance qui permet à l’homme de s’orienter vers le bien et d’éviter le mal, c’est-à-dire une instance qui me permet de devenir plus conforme à ce que je suis : un être humain, qui me permet d’avancer sur un chemin d’humanisation, - pour les croyants - à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26).

Si tout homme possède une conscience, celle-ci doit être formée, structurée. Une éducation de la conscience est nécessaire. Elle va avec l’apprentissage de la liberté et de la responsabilité. Pour les chrétiens, l’éducation de la conscience va aussi passer par une intériorisation des données de la foi et surtout par une attention à la vie de l’Esprit dans l’écoute de la Parole de Dieu et la vie ecclésiale.

Faut-il toujours suivre sa conscience ? Un adage ancien dans l’Église dit « qu’il faut toujours suivre sa conscience, même si elle est erronée. Mais une conscience erronée n’excuse pas toujours un mal objectivement commis, car on peut être responsable de l’erreur de sa conscience. C’est pourquoi il faut sans cesse veiller à éclairer celle-ci, auprès des dictées de la raison droite et du donné révélé correctement interprété. » Nous retrouvons dans cet adage traditionnel à la fois la reconnaissance de la dignité et la liberté de toute conscience humaine et la nécessité d’une éducation de la conscience.

D. La fraternité comme enjeu des débats de bioéthique

Dernier élément, je reprendrai la déclaration récente des évêques de France « Oui à l’urgence de la fraternité » - devise républicaine - traitant tout particulièrement de la fin de vie : « Ne nous trompons donc pas d’urgence ! Face aux troubles et aux doutes de notre société, comme le recommande Jürgen Habermas, nous offrons le récit du « bon Samaritain » qui prend en charge « l’homme à demi-mort », le conduit dans une « auberge » hospitalière et exerce la solidarité face à la « dépense » qu’occasionnent ses « soins ». À la lumière de ce récit, nous appelons nos concitoyens et nos parlementaires à un sursaut de conscience pour que s’édifie toujours plus en France une société fraternelle où nous prendrons individuellement et collectivement soin les uns des autres. Cette fraternité inspira l’ambition de notre système solidaire de santé au sortir de la Seconde guerre mondiale. Que ferons-nous de cette ambition ? La fraternité relève d’une décision et d’une urgence politiques que nous appelons de nos vœux. » (C.E.F. 22/03/2018)

Mgr Luc Crepy

1 Mgr Pierre d’Ornellas, Assemblée des évêques à Lourdes, 06/11/18

2 Xavier Thévenot. Repères éthiques pour un monde nouveau. Paris. Salvator.

A voir également :
- COMMENT VOULONS-NOUS TERMINER NOTRE VIE - Par Serge Monnier
- QU’EST-CE QU’UN ÊTRE HUMAIN ? par Serge Monnier
- « Quel monde voulons-nous pour demain ? » Par Jean-Claude Le FLOHIC
- Comment faire advenir un être humain à la vie ? Par Elisabeth BATIONO




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